Rencontre avec Anne-France Dautheville chez My Little Paris

On a reçu Anne-France Dautheville, la première femme à avoir fait le tour du monde à moto et qui raconte ses voyages dans ses romans. On a en a profité pour poser quelques questions à cette aventurière hors pair. 

Vous étiez partie pour faire carrière dans la publicité, qu’est-ce qui vous a motivé à tout plaquer ?

J’étais plus assez heureuse, il y a eu mai 68, il n’y avait pas de transport. J’ai donc acheté une mobylette sans permis et en septembre je suis partie en voyage en Méditerranée et c’était génial.
Donc tous les mois de septembre je partais sur une moto et j’étais très très très heureuse.

Et je me suis dit, le jour où je meurs j’aurais 11 parties de ma vie où je serais bien et la douzième seulement qui est géniale donc je me suis dit non, il faut retourner les choses. Me dire que j’allais me réveiller à côté d’un fiancé merveilleux et vendre de la poudre à laver ou des petits biscuits, ça me semblait un peu vain et puis j’ai un gêne voyageur !

À un moment donné dans ma carrière, je me suis dit : est-ce que je monte mon agence et je passe ma vie à vendre des trucs, est-ce que l’argent est ma motivation, le pouvoir, la réussite qui se voit - c'est ça, ma motivation ? Non. Donc j’ai tout envoyé balader, je suis partie. J’ai remis ma vie à plat.

Vous vous êtes toujours sentie en sécurité pendant ce voyage ?

Dans tous les pays il y a des règles du jeu, même à Paris y a des endroits où je n’irais pas seule à 1 heure du matin. Ce qu’on ne savait pas en France, c’est que dans les pays musulmans, lorsqu’ils ne sont pas en guerre, la femme seule est absolument sacrée. Je n’ai jamais eu un regard déplacé, jamais. Je ne mettais pas de voile sur la tête, j’étais une occidentale convenable. J’avais appris à avoir des manches, ne pas montrer mon corps parce que c’est choquant pour eux et c’est un manque de respect. J’étais heureuse d’être là et ces gens étaient fiers de la confiance que je leur faisais.

On a toujours plein de rêves, au final on ose rarement aller jusqu’au bout, vous qu’est-ce qui vous a poussé ? Vous aviez peut-être peur de l’échec ?

J’avais toujours peur avant de partir, pas des humains mais j’avais peur de tomber.

Et vous n’aviez pas peur de ne pas réussir ce tour ?

Non. Je suis bélier je fais d’abord et je pense après ! (rires)

Et votre courage vous le trouvez…

C’est pas du courage, c’est de l'entêtement, et d’un autre côté ma vie n’a de sens que ce que j’en fais. Si ma vie, c’est de me marier et faire des enfants, moi je n'aime pas les enfants, je préfère les chats, donc déjà ça me met un peu à part. Je savais être amoureuse, mais garder un mec la vie entière : ça je ne sais pas faire. J’ai eu toutes ces chances à partir de mes manques. Ma vie ça a toujours été de vouloir écrire, le voyage est venu là-dessus. J’avais fait de la publicité parce que c’est un métier où on écrit et c’est une excellente discipline, car on apprend à synthétiser ses idées, on apprend à les communiquer. Le nombre de journalistes qui écrivent comme des pieds, parce qu’ils écrivent, point barre.

Ils ne transmettent pas. Écrire, c’est transmettre, quand on écrit, c’est d’abord un rythme, le rythme, on ne s’en rend pas compte quand on le lit, mais on respire sur le rythme du texte. Après, vous avez des sonorités, si vous mettez des sonorités dures ou tendres, douces, liquides… Vous n’allez pas déclencher le même état de perception dans le cerveau de ceux qui vous lisent. Et après, vous pouvez penser à votre information, mais l’écriture, c’est d’abord de la musique. Une bonne accroche dans une annonce, c’est aussi des sons qui bougent et ça je l’ai appris dans la publicité, c’est une des meilleures écoles qui soit.

Dans votre premier livre, vous êtes sur les routes canadiennes, et un soir au bord d’un lac, vous vous posez beaucoup de questions…

J’étais fatiguée ce soir-là, j’avais beaucoup roulé la journée et quand on est fatigué, on remonte des questions fatigantes.

Qu’est-ce qui vous a aidé à repartir ?

J’étais installée dans un camping et j’étais très fatiguée, et quand je suis très fatiguée, je cafarde et j’ai vu un petit truc qui brillait dans un coin et c’était une braise et j’ai eu l’impression qu’on me faisait fait un cadeau, qu’on avait laissé un cadeau à celui qui arrivait trop tard.

Rien que cet espèce de cadeau qui venait de gens que je ne connaissais pas, ça remet la vie en route, c’était magnifique !

Voyager dans les années 70 par rapport à voyager aujourd’hui : est-ce que vous pensez que c’était plus facile avant ?

Ce n’est pas la même chose, j’aurais adoré faire le voyage de Michel Strogoff, c’est-à-dire traverser la Russie jusqu’à Vladivostok : interdit. Par contre en Afghanistan, on s’y promenait en rigolant. Le monde a changé. Maintenant l’Afghanistan est un pays mort, ils ont eu 30 ans de guerre, 30 ans d’horreur, vous imaginez… Y a toute une partie du monde qui est fermée, qui est malade, mais il y a des parties qui se sont ouvertes donc on ne voyage pas de la même façon. Mais on voyage.
Je passe dans beaucoup de petites villes, je rencontre des clubs de motards, des lecteurs, et c’est passionnant, car je vois passer des gens de votre génération qui font des voyages extraordinaires, sauf que par exemple je suis tombée sur des filles qui sont parties en Inde toutes seules, elles prennent un billet d’avion, elles vont tournicoter un mois ou deux et elles rentrent.

Ce n’est pas la même chose, mais en même temps une fille qui s’appelle Elspeth Beard, qui est anglaise, a fait le tour du monde toute seule à moto pendant trois ans. Alors elle, par contre, elle s’arrête, elle travaille et elle repart. Moi, j’aime l'errance, je fais de la moto, des voyages comme on fait du bateau. Ça avance, je vais pas vite, et j’adore ça !

Pendant vos voyages vous avez rencontré des personnes différentes, des cultures différentes, qu’est-ce que vous en avez tiré ?

Ne pas juger. Savoir qu’on est des singes différents. Le statut de la femme chez nous et dans les autres pays : il ne faut pas comparer. Nous nous avons une part de solitude qui n’existe pas ailleurs. Nous quand on dit “je” c’est moi toute seule, tandis qu'en Méditerranée “je” c’est nous, c’est ma famille c’est ma religion, c’est mon clan. On considère que la femme voilée, qui est à la maison, est opprimée, mais elle a la puissance et l’homme qui a le pouvoir. La puissance ça ne se voit pas, le pouvoir, c’est ce qui fait du bruit dehors.

J’ai appris dans mes voyages à ne pas exclure, mais à voir par où ça peut s’additionner, et à ce moment-là, ça devient passionnant de lire la planète. Nous sommes complémentaires, c’est un puzzle, une planète. S'il y a des pièces qui ont toutes la même couleur et la même forme, ça n’a aucun sens, ça ne sert à rien. Cette diversité, pour moi, c’est fondamental et j’en ai besoin.

En 2016 / 2017, vous avez été l’égérie automne-hiver pour la marque Chloé, est-ce que vous pouvez nous en parler un peu ? C’est tellement différent de l'image que vous renvoyez habituellement !

J’ai fait du journalisme, car dès mon premier voyage, quand je suis rentrée, on m’a dit « et c’était bien ? ». Oui, c’était bien. « Et ils vont ont violé ? ». Ah non non, non mais, quand même ! « Oui enfin vous pouvez me le dire… ». Mais NON !

C’était tellement bête que j’ai écrit mes propres histoires et c’est comme ça que je suis devenue journaliste, journaliste spécialisée dans les voyages. Puis après j’ai beaucoup travaillé sur l’environnement, sur les plantes, sur plein de choses. Mais la mode et la beauté, mais jamais, elles sont méchantes, c’est épouvantable !

Puis un jour, je trouve un mail de l’attaché de presse de la marque Chloé, et il voulait prendre trois phrases de mon livre pour la collection automne-hiver. Le lendemain, je téléphone, le type était adorable. Oui, si ça vous amuse, vous dites le nom du livre et point barre… Mais je veux qu’on se connaisse et échanger.

Il est d’accord mais après le lancement de la collection le 3 mars. Je ne suis pas invitée au lancement, ce que je trouve très professionnel de leur part car on ne se connait pas. Le lancement de la collection passe et je regarde un peu sur internet et là je découvre que je suis l’égérie.
Clare Waight Keller qui était la styliste est venue à la maison avec son état major, on a fait une grosse bouffe dans ma campagne et c’était des gens merveilleux, je leur ai montré des photos du tour du monde et c’est comme ça qu’on a commencé à bosser ensemble.

Et cette collection a eu un écho mondial, jusqu’en Corée du Sud. C’était inimaginable ! On a fait des tas de promos à droite à gauche. C’est un monde assez luxueux, moi j’arrivais avec mes pantalons que j’achète chez Liddle en soldes, le pull que j’avais tricoté, mes chaussures que j’avais trouvé dans la zone industrielle de Colomiers, ça m’amusait.

C’est un mode de vie, ce n’est pas le mien. J’ai fait un voyage sur la lune.

Et aujourd’hui, qui êtes-vous ? Est-ce que vous continuez de faire de la moto, avez-vous d’autres projets ?

Quand j’ai arrêté mes grands voyages en 81, j’ai écrit des romans, c’était passionnant à faire, je n’ai pas eu une grosse carrière, mais je faisais un ou deux best-sellers chez les éditeurs. Et puis bizarrement les plantes sont entrées dans ma vie et j’ai commencé à travailler sur les plantes, sans être botaniste, mais justement je cherchais ce que je comprenais dans ce monde et c’est absolument passionnant. Je range le monde à travers les plantes. J’ai déjà écrit deux livres, je suis sur le troisième. Et là j’ai publié la “Vieille qui conduisait des motos”, qui est le voyage des 60 ans.

J’ai 75 ans et à 60 ans, j’étais très étonnée d’être encore vivante parce que je conduis comme un panier, parce que je mange ma cuisine, etc.
Donc j’ai appelé les copains à travers la France et je leur ai dit : je veux une cuite et un gâteau. J'ai fait un tour de France avec ces copains, c’était génial. Du coup, je l’ai écrit en me disant : "A 70 ans je recommence !". Et les deux récits ensemble ce sera amusant. Sauf qu’à 69 ans, je me suis fait déglinguer en voiture par un fou qui a grillé un stop. Pour la première fois de ma vie, j’ai eu des os cassés alors que je suis tombée de toutes les façons possibles à moto. Et depuis, j’ai une polyarthrite qui m’abîme les tendons, donc ça y est, je ne peux plus rouler à moto. Mais quand on vieillit, quand on regarde ce qu’on a plus : on saute du 8e étage. Et quand on regarde ce qu’on a, on dit merci à tout le monde.

Je continue à écrire parce que c’est ma vie. Je continue à raconter mes histoires, j’ai eu la chance d’être scénariste d’un film sur le loup qui est passait sur France 2. Il y a quelques temps, j’ai signé un contrat pour faire une film aux USA donc on travaille sur le scénario, je continue à me marrer comme une folle dans ma vie.

Aujourd’hui, quels conseils donneriez-vous ?

Je sais pas (rires), je ne peux pas donner de leçons, chacun fait le monde à son image. Les règles du jeu ont changé, c’est plus le même monde, je dirai une bêtise.

Comment avez-vous fait pour revenir dans « la vraie vie » ?

Je ne faisais que ce que j’aimais : écrire.
C’est une question importante, j’ai vu des gens qui faisaient des voyages, des tas de voyages et qui ne savaient pas revenir. Moi, je savais revenir, parce que j’avais ce projet d’écrire et à chaque fois, il y avait une autre porte qui s’ouvrait. Mais j’ai vu des "parteurs" qui ne sont pas des "reveneurs".
Chaque fois que je rentrais, par contre, j’avais deux-trois mois d’une colère que vous ne pouvez pas imaginer. À cause du gâchis dans lequel nous vivons, et du manque de respect pour ceux qui sont différents.

Dans le titre de votre livre « J’ai suivi le vent », de quel vent parlez-vous ?

C’est le hasard, c’est-à-dire que sur une moto quand vous partez pour une longue route, il pleut à droite, vous allez à gauche. Ce n’est pas possible dans tous les pays, par exemple en Amérique du Sud, vous vous trompez de route vous vous retrouvez dans un autre pays… Et c’est quand même ça, on s’arrête, on repart, il ne faut pas trop trop prévoir. Il faut prévoir la sécurité, comme l’Afghanistan est dangereux la nuit, il faut prévoir d’un point à un autre où il y a des humains.

D’où vous vient cet entêtement dont vous parliez tout à l’heure ?

Ça fait parti de mon programme… On est à la fois une pâte molle que nous pouvons faire grandir ou se contenter de ce que nous sommes, ça dépend des déclics qui sont déjà inscrits en nous. Je pense qu’on est à la fois très personnel et collectif, si on revient à la notion d’inconscient collectif, on fait parti de ce puzzle l’humanité. Il y a deux lectures de ce que nous sommes.

Vous avez parlé des aurores boréales, est-ce que ça a été votre plus beau moment ?

Celui-là était quand même un moment majeur, cette plénitude absolue… Mais il y a de tellement beaux moments. Très bêtement, j’achète mes légumes chez un Marocain, on a une espèce d’amitié bagarreuse, sympa comme tout. Et il y a un vieil homme qui travaille avec lui. Il y a quelques mois, il m’a prise dans ses bras, et il m’a dit : « Je vous aime beaucoup », et il m’a fait une bise. Vous ne pouvez pas savoir le cadeau qu’il m’a fait. Voilà, ça peut être n’importe quoi. C’est des moments…

Le jour où j’étais en Alaska, un loup s’est arrêté au bord de la route et il me regardait. Mon premier kangourou en Australie. C’est aussi des moments magiques, on ne peut pas les hiérarchiser.