Insolite

Lettre de Jenny à Karl Marx

Lettre de Jenny à Karl Marx

Cher, unique amour ! Mon coeur, tu ne m'en veux plus ? Tu ne te fais plus de soucis pour moi ? J'étais si agitée, lorsque j'ai écrit la dernière fois, et dans des instants comme ceux-là, je vois tout sous un jour bien plus sombre et plus terrible qu'en réalité.
Pardonne-moi, mon unique amour chéri, de t'avoir à ce point inquiété, mais tes doutes au sujet de mon amour et de ma fidélité m'avaient brisée. Dis-moi, Karl, comment as-tu pu m'écrire cela aussi sèchement, exprimer un soupçon simplement parce que j'ai gardé le silence un peu plus longtemps que d'habitude, parce que j'ai renfermé en moi plus longtemps la douleur qu'avaient causée ta lettre, Edgar, hélas ! et tant de préoccupations qui emplissent mon âme d'une inquiétude sans nom ? Et je ne l'ai fait que pour te ménager, pour m'épargner à moi même un agitation, égard que je te dois, à toi ainsi qu'à mes proches.

Ah, Karl, comme tu me connais peu, comme tu vois peu ma situation, comme tu sens peu en quoi consiste mon chagrin, à quel endroit mon cœur saigne.
L'amour de la jeune femme est autre chose que celui de l'homme, il faut aussi qu'il soit autre chose. La jeune femme, c'est vrai, ne peut pas donner à l'homme autre chose que de l'amour, elle même et sa personne, telle qu'elle est, sans partage et éternellement. Dans des situations ordinaires, il faut aussi que la jeune femme trouve sa pleine satisfaction dans l'amour de l'homme, il faut qu'elle oublie tout le reste dans l'amour. Mais Karl, représente-toi maintenant ma situation, tu ne me respectes pas, tu ne fais pas confiance, et le fait que je ne suis pas en mesure de conserver ton amour de jeunesse actuel, exalté, je l'ai su, je l'ai ressenti profondément dès le début, avant même que l'on ne m'ait expliqué cela de façon si froide, subtile et raisonnable. Ah, Karl, c'est justement là que réside mon malheur, ce qui comblerait de ravissement sans nom toute autre jeune femme, ton bel amour émouvant, passionné, ce que tu en dis d'indescriptiblement beau, les créations exaltantes de ton imagination, tout cela ne fait que me causer des inquiétudes et me pousse souvent au désespoir. Plus je m'abandonnerais à la béatitude, plus mon destin serait redoutable, si ton amour ardent devait cesser, si tu devais faire preuve de froideur et de retenue. Tu vois, Karl, le souci que je me fais pour la durée de ton amour me prive de toute jouissance, je ne peux me réjouir complètement de ton amour, parce que je ne m'en crois plus assuré, rien de plus terrible ne pourrait arriver pour moi. Tu vois, Karl, c'est la raison pour laquelle je ne suis pas aussi reconnaissante, aussi ravie de ton amour qu'il le mériterait effectivement, c'est pour cela que je te rappelle souvent certaines réalités extérieures, la vie, la réalité, au lieu, comme tu t'y entends, de me maintenir totalement dans le monde de l'amour, de me fondre en lui et de ne faire plus qu'un avec toi, dans une union supérieure, spirituelle et fidèle, et d'y oublier tout le reste, de ne trouver de consolation et de béatitude que dans cet amour.

Karl, si seulement tu pouvais ressentir mon malheur, tu serais plus doux à mon égard, tu ne verrais pas partout prose et vulgarité atroces, manque d'amour digne de ce nom et de profondeur de sentiment. Ah, Karl, si je pouvais reposer avec assurance dans ton amour, ma tête ne brûlerait pas tant, mon coeur ne me poindrait et ne saignerait pas tant. Si je pouvais reposer éternellement avec assurance sur ton cœur, Karl, par Dieu, mon âme ne penserait pas à la vie et à la prose glacée. Mais, petit ange, tu ne me respectes pas, tu ne me fais pas confiance, et ton amour, pour lequel je donnerais tout, oui, tout, je ne peux pas le conserver dans sa fraîcheur et sa jeunesse. Dans cette pensée, il y a la mort, saisis-la une fois dans mon âme, et tu feras preuve de plus de ménagements quand j'aspire à une consolation qui se situe hors de ton amour. Je sens si complètement à quel point tu as raison sur tout, mais représente-toi aussi ma situation, mon penchant aux idées moroses, représente-toi une fois tout cela tel que c'est, et tu ne seras pas aussi dur envers moi. Si seulement tu pouvais, ne serait-ce qu'un peu, être une fois une jeune fille, et qui plus est une jeune fille aussi singulière que moi. C'est ainsi, mon petit cœur, que je me suis torturée depuis ta dernière lettre, inquiète que tu pourrais, à cause de moi, t'être trouvé mêlé à une querelle et ensuite à un duel. Jour et nuit je te voyais blessé, en sang, malade et, pour tout te dire, Karl, cette idée ne me rendait pas tout à fait malheureuse, car je m'imaginais presque que tu avais perdu ta petite main droite et Karl, cela m'a transportée, j'en étais ravie. Tu vois, mon cœur, me suis-je dit, alors je pourrais te devenir vraiment indispensable, tu m'aurais toujours auprès de toi et tu me conserverais toujours ton affection. Je me suis dit alors que j'aurais pu consigner toutes tes chères pensées célestes et t'être vraiment utile. Je me suis imaginé tout cela avec tellement de naturel et de vivacité que j'entendais toujours ta chère petite voix, que les mots chéris affluaient vers moi, je les écoutais et je les conservais soigneusement pour d'autres. Tu vois, je me fais toujours des scènes de ce genre, mais ensuite je suis heureuse, car ensuite, je suis auprès de toi, je suis à toi, tout à toi. Si seulement je pouvais me dire que c'est possible, je serai déjà satisfaite.

Cher, unique petit cœur, écris-moi bientôt et dis-moi que tu vas bien et que tu m'aimes toujours. Toutefois, Karl, il faut que je parle encore un peu sérieusement avec toi, dis-moi, comment as-tu pu douter de ma fidélité ? Ah, Karl, laisser un autre te faire de l'ombre, non que je sois incapable de reconnaître les bonnes, les excellentes qualités des autres gens, non que je te tienne pour insurpassable, mais, Karl, je t'aime si inexprimablement et je devrais trouver en un autre un quelconque trait aimable ? Ah, Karl chéri, je n'ai jamais commis de faute envers toi, jamais, jamais, et pourtant tu ne me fais pas confiance, mais c'est curieux que l'on t'ait justement donné le nom de cet homme que l'on a à peine vu à Trèves, qui ne peut y être connu, alors que l'on m'a vue souvent, que l'on m'a beaucoup vue m'entretenir, gaie et animée, en compagnie d'hommes de toutes sortes.Il m'arrive d'être souvent fort gaie et taquine, de plaisanter et de mener avec vivacité une conversation avec de parfaits étrangers – choses que je ne sais pas faire avec toi. Tu vois, Karl, je pourrais bavarder et m'entretenir avec n'importe qui, et il suffit que tu me regardes, je ne trouve plus mes mots, par angoisse, le sang se fige dans mes veines et mon âme tremble. Souvent, lorsque je pense à toi aussi subitement, je deviens muette et je m'immobilise d'effroi, et je ne saurais plus que dire pour rien au monde, je ne sais pas qu'il en est, mais ce que je ressens est si étrange, quand je pense à toi, et je ne pense pas à toi dans des moments particuliers et isolés, non, toute ma vie et tout mon être ne sont qu'une façon de penser à toi. Souvent me reviennent bien des choses que tu m'as dites, que tu m'as demandées, et je voudrais alors sombrer dans des sentiments sans nom, merveilleusement étranges. Karl, quand tu m'as embrassée, quand tu m'as serrée dans tes bras contre toi, quand l'angoisse et les frissons m'ont coupé le souffle, et quand tu m'as regardée d'un air si spécial, si tendre, mon cœur chéri, tu ne sais pas comme tu m'as souvent regardée. Karl, si seulement tu savais à quel point cela est étrange pour moi, je ne peux franchement pas te le décrire. Je me dis parfois : comme ce sera agréable quand je serai toujours avec toi, quand tu m'appelleras ta petite femme. C'est sur, mon cœur, alors je pourrai te dire tout ce que je pense, on ne sera plus timide comme maintenant.

Cher Karl, c'est si doux d'avoir un tel amoureux. Si tu savais ce qu'il en est, tu ne croirais pas que j'aie pu aimer quelqu'un d'autre. Mon doux petit cœur, tu ne sais certainement plus tout ce que tu m'as dit, quand j'y pense. Une fois tu m'as dit quelque chose de tellement adorable, qu'on ne dit que lorsqu'on aime vraiment quelqu'un et quand on se sait vraiment uni à cette personne chérie. Tu m'as souvent dit des choses de ce genre. Karl chéri, le sais-tu encore ? Et si je devais te dire exactement tout ce que j'ai pensé, mais, petit voyou, tu penses certainement que je t'ai déjà tout dit, mais tu te trompes fort, quand je ne serai plus ta petite chérie, alors je te dirai ce qu'on ne peut dire à personne, sauf quand on appartient totalement à son amoureux. C'est sur, mon petit Karl, alors tu me diras tout aussi et tu me regarderas aussi avec amour. Ce fut ce que j'ai de plus beau au monde. Ah, mon cœur, comme tu m'as regardée la première fois, comme tu as ensuite regardé de coté, puis de nouveau dans ma direction, et moi de même, jusqu'à ce qu'enfin on se regarde longuement et profondément et qu'on ne puisse plus détacher son regard.Mon chéri, ne m'en veux plus et écris-moi un peu tendrement, je serai tellement contente, et ne te fais pas de souci pour ma santé. Souvent, je m'imagine que je vais moins bien qu'en réalité. Je me sens réellement mieux maintenant que depuis longtemps. J'ai arrêté aussi les médicaments, et j'ai retrouvé mon appétit. Je vais beaucoup dans le jardin des Wettendorf et je suis vraiment active toute la journée. Mais malheureusement, je ne peux rien lire. Si seulement je connaissais un livre que je peux comprendre normalement et qui peut me distraire un peu. Souvent je passe une heure à lire une page et pourtant je n'ai rien compris. C'est sur, mon cœur, je peux rattraper mon retard ; si je régresse encore un peu maintenant, tu m'aideras à avancer et je comprends vite aussi.Tu connais peut-être un livre, mais il faut qu'il soit d'un genre très spécial, un peu savant, pour que je ne comprenne pas tout. […] Je crois que cela me ferait grand bien si j'occupais un peu ma petite tête. Dans le travail manuel, la tête a trop de champ libre. […]


Derniers articles